❛Hymne pour la consécration du nouveau tabernacle❜

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lundi 22 mars 2010

❛Haendel en tenue de galère❜


Le "Gala Haendel" du Concert d'Astrée au Théâtre des Champs Elysées a su créer le buzz ! Avouons que la prestigieuse brochette de solistes (Piau, Lehtipuu, Jaroussky et Lemieux) et le renom grandissant d'Emmanuelle Haïm semblent justifier largement un empressement de nature à saturer les réservations. Résultat, une salle emplie comme jamais, avec pour corollaire une chaleur intenable et quelques frictions pour cause de visibilité. Gala ? Mais qu'est-ce à dire ? Pour ces deux soirées à guichets fermés, la maîtresse d'œuvre s'emploie comme on peut s'y attendre à extraire d'opéras et oratorios de nombreux solos, des duos, trios... et même un quatuor en finale. Plus inattendu, elle profite de l'absence d'intermède instrumental - ce que permet la rotation entre les chanteurs - pour imposer une certaine continuité entre les morceaux. Si la connexion dramatique et musicale entre ceux-ci ne saute pas toujours aux oreilles, d'autant que le programme ne suit pas la chronologie des œuvres, ce fondu enchaîné a le mérite de chercher à créer un climat. En somme, place à un pasticcio Haendel à quatre voix.

Seule concession à l'instrumental pur et dur, l'introduction est dévolue à la très populaire "Arrivée de la Reine de Saba" (Solomon). Haïm attaque sabre au clair, obtient d'emblée un joli coloris, mais ne parvient pas à faire la part des choses entre alacrité et précipitation, pour ne pas dire saccade. C'est rêche et mécanique, sans l'élasticité qui confèrerait une part de rêve à la simple pompe. Terre à terre, pour tout dire. Arrimé, voici un autre tube, "Ombra mai fù", Serse permettant à Philippe Jaroussky de faire son entrée. En dépit d'un récitatif banal, la star des contre-ténors délivre au début de l'air une messa di voce plutôt charmeuse et engageante. De bon augure ? Malheureusement le timbre sonne toujours aussi artificiel, et ce n'est pas la courbure mollassonne du reste de la phrase, sans ironie ni demi-teinte, qui va délivrer quoi que ce soit d'attachant.

Le reste de sa prestation repose essentiellement sur Rinaldo et Ariodante. Du premier, le "Venti, turbini" expose une vocalisation correcte mais confidentielle de projection, sur un obbligato de premier violon qui fait plus penser au Vol du Bourdon qu'à Haendel... Quant au magnifique "Scherza infida" guetté par un public retenant son souffle, il a clairement le tort d'intervenir après les incarnations féminines devenues légendaires de Von Otter, Hunt, Kozenà - voire Hallenberg ici-même voici quelques mois. Jaroussky souhaite visiblement dramatiser de son mieux un propos que la cheffesse ne sait pas placer au-dessus de l'anecdote opératique (témoin, le passage central "Ma spezzar l'indegno laccio", balancé avec la séduction d'un compte-minutes). Pourtant, les efforts du falsettiste conduisent surtout à surcharger la reprise d'ornements acides et hors de propos, avant de conclure dans un diminuendo plus proche de l'éreintement que de la désespérance amoureuse.

Marie Nicole Lemieux possède elle aussi une carte de visite baroque garnie : Haendel, Vivaldi, Gluck. Avec l'illustre scène de folie "Where shall I fly" (Hercules), elle n'a pas choisi de commencer par le plus simple, accordons-le lui. Est-ce une raison pour vouloir en faire des tonnes ? Très gestuelle, la contralto canadienne pratique ici davantage le cri que de l'imprécation, ne manquant jamais d'appuyer ses graves sonores ; et se lâche dans un aigu final on ne peut moins stylé. Cela ne va guère mieux en Polinesso d'Ariodante ("Dover, giustizia, amor"), grosse voix et mugissements garantis pour dessiner le félon le plus caricatural qui se puisse imaginer. Trépignements et vociférations dans la salle. Quant au Jules César sortant de l'onde ("Aure, deh, per pietà"), Haïm lui assène une telle atonie - peu engageante pour les sessions de Garnier en 2011 - que, faute d'effets, Lemieux préfère dérouler purement et simplement le texte, sans la moindre expressivité. Soirée de méforme ?

Le cas de Topi Lehtipuu est moins pénalisant. Lesté comme ses collègues d'une carrière avantageuse, le versatile Finnois accomplit une manière de sans faute aussi éloigné que possible du glamour - non qu'il ne soit séduisant, bien au contraire - et des sunlights, question de tempérament sans doute. Bien lui en prend, chaque occasion de l'entendre donnant à goûter un mélange précieusement mûri de distinction et de charme. Ce soir, la ligne est toujours aussi châtiée, la nuance pertinente, la morbidezza irrésistible dans le "Where'er you walk" de Semele. En revanche, rien que de minimaliste ne ressort du "Se bramate" (Serse), nouveau morceau de bravoure - qu'on est peu habitué avouons-le à entendre chanté par un ténor - et encore moins de l'admirable "Mort de Bajazet" extraite de Tamerlano. On comprend que le premier, mouliné par une direction passe-partout, ne l'ait guère inspiré. Mais le second nous plonge en plein désarroi, tant cet arioso drammatico réduit à l'essentiel est rendu élégant, donc affadi, expurgé de toute saillie baroque. Appréciation mitigée, par conséquent.

Heureusement, Sandrine Piau, dont on connaît l'osmose avec la musique du Caro Sassone, est dans un grand jour. C'est certes peu, rapporté au caractère collectif du projet et aux carences qu'on vient d'évoquer. Mais c'est aussi énorme, car la Française sait offrir aux moins deux fulgurances dignes des annales. D'abord, le "Lascia ch'io pianga" de Rinaldo, ramené à une quintessence toute florale : pâmoison printanière, à peine ourlée d'un pétale de mélancolie. Ensuite et surtout, l'un des deux lamenti de Cléopâtre (Giulio Cesare), "Piangero", où la cantatrice met en avant son don pour les airs dolents, toute en simplicité, colorant chaque note d'autant d'affliction que de pudeur. La scène, regardant nettement vers le "Traurigkeit" du Serail de Mozart, inspire pour le coup une Haïm qui sait trouver des inflexions en résonance. Grand moment, que n'égale pas l'inévitable "Da tempeste" du même opéra - mutin à souhait, assurément, mais orné sans vraie magie. C'est véniel.

Que dire en peu de mots des quelques ensembles ? Le duo Piau-Lehtipuu extrait de l'oratorio allégorique L'Allegro est magnifique d'intonation, mais là encore très statique. En tout état de cause loin, très loin de l'élévation atteinte - en cette même page par ces deux mêmes artistes - dans le CD "Between heaven and earth", sous la baguette autrement plus inspirée de Stefano Montanari. Le surnaturel duo d'adieu de Rodelinda "Io t'abbraccio" (Piau-Lemieux) est lui franchement plus que statique : il est fossilisé net. A l'identique, le si beau "Son nata a lagrimar" (Giulio Cesare, Lemieux-Jaroussky) se contente de radoter en boucle des doléances convenues. La palme du hors-jeu revient toutefois au trio opposant ces deux comparses, en Bradamante et Ruggiero, à l'Alcina de Piau, un instant-clef du drame éponyme ! Lemieux - limite vulgaire - le transforme en concours de simagrées, et Jaroussky de pépiements : tout juste acceptable dans un opéra-bouffe.

Mais que diable allait-on faire dans cette galère... Ce ne sont pas deux bis bien troussés, le second doublant en quatuor (!) le duo final de Giulio Cesare, qui vont l'adoucir. Pourtant, à l'exception de Jaroussky, modestement doté en regard des exigences du compositeur, les chanteurs sont individuellement assez bons pour nous offrir une revanche prochaine. Peut-on espérer, par contre, d'une Emmanuelle Haïm très en cour autre chose que ce genre de catalogue métronomique, long et monotone, où tous les affects se ressemblent et s'interchangent comme à la bonne franquette ? On le répète, le Théâtre était plein à craquer deux soirs de suite, et c'était une chance pour Haendel. Vu le résultat, faut-il s'en réjouir ou s'en plaindre ?

19 & 20 mars 2010 - Paris, Théâtre des Champs Elysées ★ "Gala Haendel", extraits de Solomon, Serse, Hercules, Giulio Cesare, Tamerlano, Rinaldo, L'Allegro il Penseroso ed il Moderato, Ariodante, Alcina, Semele, Rodelinda, Il Trionfo del Tempo e del Disinganno ★ Sandrine Piau, soprano - Marie Nicole Lemieux, contralto - Philippe Jaroussky, contre-ténor - Topi Lehtipuu, ténor ★ Le Concert d'Astrée, direction : Emmanuelle Haïm

Crédits iconographiques : George Frederic Handel (1685-1759) - Topi Lehtipuu - Sandrine Piau ★ Informations sur les copyrights non disponibles

dimanche 7 mars 2010

❛Honni soit qui mal y panse❜


Retour du Falstaff mis en scène par Mario Martone au Théâtre des Champs Elysées, deux ans après une première série de représentations auxquelles je n'ai pas assisté, mais que la critique a vivement saluées (exemple ICI). De l'équipe vocale louangée à l'époque, seules  Mrs Ford (Anna Caterina Antonacci) et Mrs Quickly (Marie Nicole Lemieux) - ainsi que Pistola, Bardolfo et Meg Page - ont survécu. En effet, Alessandro Corbelli a laissé son rang à Anthony Michaels Moore pour le rôle-titre... mais ce dernier, souffrant, a lui aussi dû s'effacer, ce 28 février, au profit d'Ambrogio Maestri arrivé tout exprès de la Péninsule. En Ford Jean François Lapointe prend la suite de Ludovic Tézier, cependant que les tourtereaux (Meli et Brahim Djelloul) cèdent la place à Paolo Fanale et Chen Reiss. Notons surtout, et ce n'est pas le moins important, que la direction musicale a aussi changé, confiée cette année à Daniele Gatti à la tête de l'Orchestre National de France (au lieu de l'Orchestrre de Paris avec Alain Altinoglu).

Mario Martone ne révolutionne certes pas davantage la scénographie de Falstaff que la plupart de ses confrères. Tout y est conforme aux standards : la panse du héros, le paravent, le panier à linge, les cornes du Chasseur noir... Un module unique, composé d'une sorte d'échafaudage allant des planches jusqu'aux cintres, impose la persistance de ses escaliers lourds et symétriques, du début à la fin. L'auberge de la Jarretière ou l'intérieur des Ford y sont aisément figurés par l'ajout de meubles, éléments de décor et éclairages fort élégants. En revanche, le merveilleux de l'acte du chêne de Herne tombe complètement à plat, tant la pesanteur de la structure annihile ce qu'il y faut de grâce des protagonistes, comme de phosphorescence des subterfuges. Dans ce finale, ce n'est d'ailleurs pas des oripeaux de Mardi Gras ou des masques à trois sous que va jaillir l'étincelle divine. En matière de costumes toutefois, reconnaissons qu'aux deux premiers actes les robes seyantes de ces dames forment une combinaison très réussie de pastels anglais...

Ces dames, justement, que nous chantent-elles ? La grande Antonacci, magnifique de maintien, est en forme vocale moyenne, les aigus peu stables ne surmontant que difficilement la barrière il est vrai guère complaisante du chef. Sur ces récifs inhospitaliers s'abîme sans retour l'infortunée Hulcup, dont le rôle de Meg paraît d'autant plus secondaire. Cependant que Lemieux parvient à composer une Quickly agréable, les quelques outrances des graves se coulant aisément dans la composition burlesque, la Nannetta de Reiss surprend d'emblée par la beauté liquide et impalpable du timbre. Une affaire pour l'acte III pense-t-on, la Reine des fées ne pouvant trouver incarnation plus éthérée. Las ! La prestation n'y est franchement pas captivante, l'artiste s'en tenant à son métal séduisant, sans apporter quoi que ce soit d'incantatoire ; son air paraît même interminable, ce qui est franchement un comble !

L'affaire est nettement plus aboutie du côté des messieurs. Fanale possède les qualités de matériau de sa dulcinée, sans pour autant faire basculer dans l'ennui un "Dal labbro" très attendu et juvénile à souhait, malgré un manque de métier évident. A l'inverse, Lapointe en Fontana/Ford, n'est certes pas doté de la plus belle clef de fa du monde. Simplement, la conviction du comédien et l'autorité de l'émission lui permettent de faire bien plus que le job au cours du célèbre monologue (étonnante réplique de celui du Figaro mozartien quand on y songe) ! Enfin, entouré par une triplette de bons comprimari parmi lesquels le vétéran Raùl Giménez, reste le cas du Pancione de Maestri. Rompu à l'emploi selon la présentation qui est faite de lui, ce baryton fait preuve en effet d'une aisance confondante. Il est même le seul de l'équipe à se faire une place digne de lui dans les ensembles qu'il a pourtant si peu répétés, phrasant exquisément sans forcer le trait, auteur en outre d'un remarquable "Mondo ladro" - très sobre et d'autant plus frappant.
Venu "sauver la représentation" selon les propos liminaires déjà évoqués, il a en effet tout d'un sauveur, tant le navire conduit par Daniele Gatti prend l'eau de toute part ! Dès les premiers accords, la messe est dite, ce Falstaff-là sera d'abattage, les gros traits appuyés sur les  forte faisant pour ce maestro office de grammaire verdienne. Sommet de musique "chambriste" aux entrelacs si subtils, la partition tente autant qu'elle peut - et elle peut beaucoup - d'échapper au rabotage des effets faciles. Mais lorsque la truculence se fait grossièreté, et la poésie fadeur, l'épaisseur des lignes parvient malgré tout à gommer les textures arachnéennes, les moirures instrumentales, la finesse des péroraisons. Du "Quand'ero paggio" joliment détimbré du baryton ne demeure plus qu'un chichi maniéré, expédié à toute allure ! L'assommoir nous tombe dessus lors de la fameuse fugue finale, Gatti se désynchronisant de l'entrée de Maestri ; menée ensuite dans la débandade la plus totale, les cognées du bûcheron concassant chaque interprète abandonné à son pauvre sort. De cette cacophonie on ressort sous l'emprise d'une forte migraine, en plus de la conviction d'avoir bigrement perdu son temps.

28/02/2010 - Paris, Théâtre des Champs-Élysées ★ Giuseppe Verdi : Falstaff, livret d'Arrigo Boito d'après "Les joyeuses commères de Wiindsor" de William Shakespeare ★ Orchestre National de France, Chœur du Théâtre des Champs-Élysées,  direction : Daniele Gatti ★ Falstaff : Ambrogio Maestri - Alice Ford : Anna Caterina Antonacci - Fenton : Paolo Fanale - Meg Page : Caitlin Hulcup - Nanneta : Chen Reiss - Pistola : Federico Sacchi - Mrs Quickly : Marie Nicole Lemieux - Ford : Jean François Lapointe - Dr Cajus : Raul Giménez - Bardolfo : Patrizio Saudelli ★ Mise en scène : Mario Martone - Décors : Sergio Tramonti - Costumes : Ursula Patzak - Lumières : Pasquale Mari.

Crédits iconographiques : le spectacle du TCE, Alvaro Yanez - Falstaff et son page, toile d'Adolf Schrödter (1867) - Ambrogio Maestri, Falstaff en 2008 au Wiener Staatsoper.
 
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