❛Hymne pour la consécration du nouveau tabernacle❜

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dimanche 25 avril 2010

Mignon sans flamme❜


Il est toujours méritant pour une scène parisienne d’afficher Mignon : l’œuvre n’y apparaît, hélas, que de façon sporadique. Cette partition phare d’Ambroise Thomas (avec Hamlet) créa en 1887 le "buzz", en provoquant au deuxième acte le célèbre incendie de la Salle Favart. Pas de jettatura pour autant, la millième étant même atteinte du vivant de l'auteur ! La musique contient de fort belles pages (l’intégralité du rôle-titre, le personnage mystérieux de Lothario, les trois airs de Wilhelm Meister, entre autres) - et aussi quelques saillies plus discutables, notamment des finals un brin "pompiers" et conventionnels.

Force est de reconnaître que Mignon n’a pas eu droit, dans cette production de l'Opéra Comique, aux égards qu'il méritait. Une mise en scène indigente d'abord : personnages raides comme la justice face à la fosse, mouvements collectifs de sous-préfecture. Ensuite, des éléments de décor mistouflards et poussiéreux, du ballet des chaises en bois brut de l'ouverture à la toile peinte chloroformée de l'ultime tableau. Enfin, et c’est toute la clé du problème : un choix de la version d’origine "opéra comique", avec ses inévitables dialogues parlés cassant le rythme de l’action, chef dirigeant face au public, et happy end obligé. Certes, ce parti-pris de la tradition et de l’authenticité est parfaitement justifiable. Il reflète peut-être la vraie nature de l’ouvrage et le replace à l’époque de sa création, en 1866. Or, aujourd’hui cette esthétique semble datée et boursouflée.

Quelle platitude même, pour qui a joui à Toulouse en 2001 de la version "grand opéra" nantie de somptueux récitatifs chantés, miraculeux ariosi enchâssés dans l’impétueux flot musical, écrits de la main du compositeur ! Illuminée par un quatuor vocal de rêve (Graham, Kaufmann, Massis et Vernhes), la représentation vous laissait ressortir tout à la fois galvanisé, enflammé, bouleversé. Surtout après le final tragique... La mezzo texane était géniale dans son incarnation d’asexué ambivalent fragile et tendre - "ni fille, ni garçon" pour paraphraser Jarno - en quête de son passé, de son identité et de sa patrie. Avant de connaître l’ivresse de la métamorphose ("Je connais un pauvre enfant de bohème").

En 2010, Marie Lenormand, loin de déchoir, est la seule à totalement tirer son épingle du jeu. La voix est souple sur toute la tessiture, robuste. L’artiste arbore de beaux graves soyeux et sonores ; de surcroît, son investissement dramatique n’accuse aucune faille. Belle prestance de Nicolas Cavallier (Lothario), en dépit d’un timbre rocailleux (que n'aurait pas imposé par exemple un Jérôme Varnier) ; il est toutefois désolant d’avoir amputé son magnifique air d’entrée d’un couplet. On louera aussi l’abattage de la soprano colorature Malia Bendi-Merad, merveilleuse Philine, inénarrable garce de service. Et ce, nonobstant quelques aigus un peu "verts" et acides. Nettement plus problématique est le cas d'Ismael Jordi en Wilhelm Meister. Belle gueule de ténébreux romantique, assurément ; hélas, la voix et le style sont ceux d'un tenorino d’opérette, couronnés d'aigus nasaux et d’une voix mixte... peu euphonique. Etrangement, il parvient à phraser avec élégance le si délicat air du III, quand tant d'autres passages moins exposés lui échappent !

Rien à redire de Blandine Staskiewicz (Frédérick), Christophe Mortagne (Laërte) et Frédéric Goncalves (Jarno), mieux que corrects dans leurs demi-caractères. Rien de rédhibitoire non plus dans la direction du maestro François Xavier Roth. Cependant, elle manque de délicatesse à l'abord des nuances mélancoliques et diaprées qui ont tant contribué à la postérité de cette musique ; tandis qu'elle souligne plus que de raison ce qu'il y demeure de clinquant et grandiloquent. À l'arrivée, c'est bien sûr une relative déception. Suggérons à l’Opéra Comique et à son partenaire le Palazzetto Bru Zane de poursuivre leur réhabilitation d'Ambroise Thomas, avec le Songe d’une nuit d'été - ou la si rare Cour de Célimène (enregistrée récemment chez "Opera Rara"). 

18 avril 2010 - Paris, Opéra Comique ★ Ambroise Thomas (1811-1896) : Mignon ★ Livret de Barbier et Carré d'après Goethe (1866), mis en scène par Jean Louis Benoît ★ Avec Marie Lenormand, Ismael Jordi, Malia Bendi Merad, Nicolas Cavallier, Blandine Staskiewicz, Christophe Mortagne, Frédéric Goncalves, Laurent Delvert ★ Choeur de chambre Accentus, Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : François Xavier Roth ★ En partenariat avec le Palazzetto Bru Zane, Centre de Musique Romantique Française

Crédits iconographiques : Marie Lenormand - Ambroise Thomas © Théâtre de l'Opéra Comique, Elisabeth Carecchio

dimanche 4 avril 2010

❛On ne prête qu'aux Alberich❜


Enfin un acte fort du mandat de Nicolas Joël ? Plus d'un demi-siècle après sa dernière production complète (!), et plus de vingt ans après l'inauguration de Bastille soit dit en passant, le Ring est de retour à l'Opéra National (1). Confié au nouveau directeur musical Philippe Jordan - dont c'est l'épreuve du feu, sans jeu de mots vis-à-vis de la forge - et mis en scène par le vétéran Günter Krämer, le projet est étalé sur deux saisons, en deux fois deux volets. Avec l'objectif de proposer le cycle entier lors de l'exercice 2012-2013. Paris aura donc sa Tétralogie avec un orchestre de fosse, ce qui n'était le cas au Châtelet ni en 1994 (Tate, Orchestre National de France) ni en 2006 (Eschenbach, Orchestre de Paris)...

Lors de cette ultime représentation de la série, le Wotan du Letton Egils Silins se substitue à Falk Struckmann. La lecture des comptes-rendus publiés depuis la première livre une impression globale de quasi ratage de l'entreprise. Sans doute est-ce sévère, mais ce n'est pas totalement sans motif. En effet, malgré de beaux effets dans le Rhin, un tableau du Niebelheim plutôt convaincant, et une pénombre parfois poétique, la régie démodée de Krämer est encombrée de costumes laids (2), de drapeaux rouges et d'allusions nazies ("Germania"). Fatras tissé de pseudo-dialectique marxisante s'inspirant de ce qu'un Chéreau avait le premier élaboré - avec un tout autre talent - voici près de trente-cinq ans ! Sans doute aussi Jordan n'a-t-il pu roder (relativement) son affaire qu'au fil des soirées, certains points laissant deviner une appropriation possiblement laborieuse du discours wagnérien.

Le légendaire prélude, sous cet angle, a de quoi décevoir. Mis en place recto tono, avec une belle homogénéité de texture des cors, il offre en vérité une perfection formelle faisant assez peu de cas de l'onde mouvante du Rhin, qu'il est censé figurer. Le statisme des cordes est sans doute en cause, cependant la suite des événements amène à penser qu'il s'agit d'un sinon d'un parti-pris, du moins d'une optique par défaut. En effet, dans chacune des quatre scènes, le chef s'emploie plus à faire ressortir la richissime palette orchestrale de Wagner que l'évolution d'un drame, et encore moins un entrelacs de pulsions.

A cet égard, la longue scène II témoigne autant d'une pâte symphonique superbe - qu'on goûterait d'ailleurs mieux en concert - que d'une veine théâtrale inexistante. Ne manquent pourtant pas à ce tableau les occasions de mettre en avant les linéaments, brisures et arêtes de la Tétralogie tout entière, ne serait-ce que par les atermoiements de dieux imposteurs précipitant la fin de leur monde par des mesquineries insensées ! Mais non, tout y coule de source (splendidement) dans une conversation convenue, comme celle qu'auraient des acolytes du dimanche sur leurs mérites respectifs après le montage d'une salle de séjour Ikea.

On peut certes retenir ce prisme "apollinien" pour ce qu'il peut apporter de pure beauté chambriste au tapis sonore, à quoi on n'a pas été insensible d'ailleurs. Comment pourtant défendre une telle momification au long des douze ou treize heures de saga aux multiples rebondissements restant à courir ? Vaine chimère ! Aux manettes de l'action - ne serait-ce que par ses velléités -, Wotan (Egils Silins) est à l'image de ces choix : meublant. Assez peu endurant, instable de ligne, et dépourvu de la moindre saillie, il n'offre rien d'autre qu'un office d'utilité, qu'on oublie après le dernier accord.

Quel dommage pour la Fricka magnifique de Sophie Koch, dont la beauté de timbre et la longueur de souffle s'agrémente d'une caractérisation étonnante, donnant à chaque repartie une dignité de femme blessée par l'égoïsme de son époux ! Plus confidentielle est Freia (Ann Petersen), quoique d'un agréable métal. Rien à redire de Marcel Reijans et Samuel Youn, en Froh et Donner, ce dernier est très au-dessus de l'ordinaire, même. Du Loge ignoblement vêtu de Kim Begley ("un croisement improbable entre Hérode et Platée" selon le bon mot d'André Tubeuf), on aime plus que tout les mille et une inflexions d'un phrasé retors et ambigu à souhait.

La courte apparition d'Erda (Qiu Lin Zhang, une fois de plus) apporte comme il se doit son lot d'ésotérisme, même si la Chinoise a pu offrir naguère des incantations plus troublantes. Enfin, une fois qu'il aura été écrit que les trois Filles du Rhin sont adéquates tout comme les deux Géants Fafner et Fasolt, et passé le  personnage très secondaire (au moins dans ce volet) de Mime, on s'attardera quelque peu sur l'Alberich de Peter Sidhom, autre habitué de ces arcanes rhénans, et de très loin le triomphateur du jour (3).
Malgré une déambulation fastidieuse et passablement ridicule subie durant tout le I (on en souffre pour lui), il impose une incarnation convaincante, à force de sarcasme n'obérant jamais le modelé de son chant. C'est déjà beaucoup, cependant on gagne encore mieux au III ! Gnome calculateur mais floué, pathétiquement humilié, Sidhom reste d'un tranchant vocal grandiose, et paraphe une malédiction d'anthologie, digne de ridiculiser ces dieux de pacotille, vils manoeuvriers et voleurs. Etait-il pour autant nécessaire de faire rejoindre à ces derniers un Walhallla minable - de hideux gradins de bois clair -, davantage mobilier commercial en kit que demeure divine ?

(1) La direction musicale en était confiée à Hans Knappertsbush, dans une mise en scène remontant... au début du XX° siècle ! En 1976, Liebermann avait initié un cycle confié à Georg Solti, Peter Stein et Klaus Michael Grüber, arrêté après le deuxième volet La Walkyrie
(2) Mais où donc le costumier Falk Bauer est-il aller chercher ces affreux torses nus en plastique corseté qu'il inflige aux dieux des deux sexes ?
(3) C'est peu de dire qu'on se réjouit de le retrouver dès 2011 dans Siegfried et Götterdämmerung...

28 mars 2010 - Paris, Opéra Bastille ★ Richard Wagner : Das Rheingold (L'Or du Rhin), prologue en quatre scènes au Festival scénique Der Ring des Niebelungen (L'Anneau du Niebelung, 1869) ★ Nouvelle production de Günter Krämer, assisté de Jürgen Bäckmann, Falk Bauer, Diego Leetz et Otto Pichler ★ Orchestre de l'Opéra National de Paris, direction : Philippe Jordan ★ Avec Egils Silins, Samuel Youn, Marcel Reijans, Kim Begley, Peter Sidhom, Wolfgang Ablinger Sperrhacke, Iain Paterson, Günther Groissböck, Sophie Koch, Ann Petersen, Qiu Lin Zhang, Caroline Stein, Daniela Sindram, Nicole Piccolomini

Crédits iconographiques : Peter Sidhom (Alberich) et l'Or du Rhin -  Kim Begley (Loge) - La montée au Walhalla - © Opéra National de Paris 2010, Charles Duprat

samedi 13 mars 2010

❛Tchao pantins❜


Mois Shakespeare dans les théâtres parisiens : après The Fairy Queen - déjà à l'Opéra Comique - et Falstaff au TCE, voici sinon l'opus ultimum de Berlioz, du moins ses adieux aux planches. Il est si rare de voir Béatrice mis en scène ! Autant dire qu'on en attend beaucoup (1). L'Anglais Dan Jemmett a organisé toute sa scénographie autour du fait que la Sicile - l'action est à Messine - est une terre de marionnettes, des pupi figurant les guerriers qui ont fait sa riche histoire (2). Il apparaît donc concevable que nos combattants Bénédict, Claudio et Pedro soit représentés comme tels. Dès lors, les marionnettes sont partout, tant dans le décor (deux chevaliers géants, un îlien et un Maure, en fond de plateau), que les accessoires (des poupées, deux théâtres miniatures dont l'un tombe des cintres). Et bien sûr chez les acteurs des deux sexes : leur gestuelle est mécanique, leurs saluts codifiés ; ils se déplacent par tressautements...

Le raffinement va jusqu'à les faire s'affaisser, à l'abandon, lorsqu'ils ne sont pas au premier plan de l'action, les ficelles censées les mouvoir n'étant plus agitées. Bien vu. Poussant sa logique jusqu'au terme, le régisseur recourt à un omniprésent montreur de marionnettes, à qui il confie de déclamer des extraits de Much ado about nothing dans sa langue d'origine. D'une pierre deux coups : les récits, que d'aucuns trouvent fastidieux, en paraissent plus vivants. D'autre part, Shakespeare reste aux manettes, la pièce devenant pour partie anglophone : cela peut dérouter de prime abord, mais à la réflexion ne contrarie nullement l'équilibre de l'ensemble.

Cela étant, le parti n'est pas dépourvu de périls - évités, mais de justesse. Le premier tient aux chanteurs-comédiens eux-mêmes : rien de plus risqué que de leur faire singer, avec naturel si l'on peut dire, des gestes d'automates pendant plus de deux heures - l'outrance, voire le ridicule, guettant à la longue. Le second vient du message subliminal selon lequel les protagonistes sont des pantins, voire des débiles, la plupart manipulés et manipulateurs à la fois. C'est dangereux vis à vis de Shakespeare, même si dans Beaucoup de bruit pour rien on s'attache davantage aux noeuds tissés qu'aux héros eux-mêmes. Et cruel pour Berlioz, qui a offert trois airs denses de musique et de psychologie à ses trois principaux caractères (Béatrice, Bénédict et Héro) !

Quasiment sexagénaire, notre romantique tourmenté choisit de quitter le théâtre sur la pointe des pieds, tel Verdi trente-et-un ans plus tard, par une comédie ironique et ambiguë. La partition est d'une invention aussi variée que sa délicatesse est constante. Cette dernière est tout sauf mièvrerie, le compositeur jouant admirablement sur les oppositions de registre : gravité de Héro ou d'Ursule versus faconde de Somarone, ou encore hâblerie de Don Pedro contre velléités de Bénédict... Richement orchestrée, elle est bien davantage traitée comme une musique de chambre que comme un opéra à effets : on voit le chemin parcouru depuis la grandeur un peu tonitruante d'un Benvenuto Cellini. Parmi cent beautés, retenons des joyaux tels que le nocturne d'Héro et Ursule fermant l'acte I, le trio des femmes en pivot de l'acte II, le choeur avec accompagnement de guitare "Viens ! Viens de l'hyménée" lui faisant suite...

Il n'est pas neutre que la Chambre philharmonique, l'ensemble du chef Emmanuel Krivine, joue sur instruments d'époque. Même s'il l'on veut bien convenir que cette exigence de fidélité a moins de conséquence ici que dans Haendel ou Schubert ! Dès l'ouverture, leste et colorée, les vents très détachés fournissent assez d'espièglerie pour qu'on accueille sans trop de surprise l'excentrique Bob Goody, le montreur de marionnettes. Lors de l'entrée "Le More est en fuite", l'entente avec l'excellent  ensemble Les Eléments n'est pas totalement en place. Néanmoins, la réussite chorale est au rendez-vous dès le difficile épithalame grotesque (sic) "Mourez tendres époux", pourtant étiré en longueur ; elle ne se démentira plus jusqu'à la fin.

Mais c'est dans le point de croix des ensembles si travaillés, plus encore que dans les grands airs, que Krivine se montre le plus séduisant. En particulier, le niveau de connivence vocale et instrumentale atteint au cours du sublime "Je vais d'un coeur aimant" (trio Héro-Ursule-Béatrice), d'un tempo très retenu, relève de l'alchimie la plus intemporelle. Les chanteurs, presque tous britanniques, sont du reste aussi bons en équipe qu'individuellement. Réserve faite envers Alish Tynan (Héro) dont l'air liminaire et très exposé "Je vais le voir" déçoit, inintelligible et court d'aigus ; toutefois l'artiste sait se racheter ensuite, par un chant diaphane et gracieux parfaitement idoine.

Christine Rice compose une Béatrice magnifique : mezzo soyeux et rond, accents expressifs, diction exemplaire. Quelle gradation dans "Il m'en souvient" ! Face à elle, le Bénédict d'Allan Clayton ne lui cède en rien, frimeur tendre aux aigus clairs et véloces, se sortant avec les honneurs du redoutable "Ah ! Je vais l'aimer". Ursule, c'est le domaine réservé d'Elodie Méchain : présente à Mogador avec Plasson en 2003, au TCE avec Colin Davis l'an dernier - les deux fois en version de concert -, la Française dispense encore aujourd'hui ses graves ciselés et veloutés, tout en complicité douce et prévenante.

En Somarone, le maître de chapelle, un Michel Trempont toujours ingambe - bientôt soixante ans de carrière - nous régale d'un "Vin de Syracuse" vieillissant bien. Enfin, la belle basse noble, sonore et chatoyante, de Jérôme Varnier (Don Pedro) se fait remarquer davantage que le Claudio modeste, quoique subtil, d'Edwin Crossley Mercer. Tout ce monde évolue dans des costumes aux vives couleurs devant des fonds ocres du meilleur aloi : un environnement mordoré, convenant à merveille aux élégances comme aux non-dits de cette oeuvre majeure.

(1) Incroyable mais vrai : l'opéra n'a connu jusqu'ici que DEUX séries représentées à Paris, la première en 1890 (vingt-huit ans après la création à Bade, tout de même), la deuxième en... 1966 !! (Source : Site Hector Berlioz)
(2) A ce propos, le lecteur parcourra avec profit une contribution sur la Sicile et l'opéra, que son auteur Catherine Scholler m'a autorisé à reproduire ici. Qu'elle en soit vivement remerciée !

06-03-2010 - Paris, Opéra Comique ★ Hector Berlioz : Béatrice et Bénédict, opéra-comique en deux actes sur un livret du compositeur d'après Much ado about nothing de William Shakespeare,  créé le 9 août 1862 à Bade (Baden Baden) sous sa propre direction ★ Christine Rice, Allan Clayton, Ailish Tynan, Elodie Méchain, Edwin Crossley Mercer, Jérôme Varnier, Michel Trempont, Giovanni Calo, David Lefort, Bob Goody ★ Choeur de Chambre Les Eléments, La Chambre Philharmonique, direction : Emmanuel Krivine ★ Mise en scène : Dan Jemmett, décors : Dick Bird, costumes : Sylvie Martin Hyszka, lumières : Arnaud Jung, chorégraphie : Cécile Bon. 

Crédits iconographiques : Héro - Alberto (montreur de marionnettes), Claudio, Don Pedro, Leonato (rôle parlé) : Opéra Comique, Pierre Grosbois ★ Béatrice et Bénédict, gravure de Sir John Gilbert pour The Globe Illustrated Shakespeare.

mardi 4 juin 2002

[Archive] ❛Chopin par Moravec : Bohemia, vis tragica❜


Sous l’égide de l’AFAA (Association Française d’Action Artistique), « Bohemia Magica » (Une saison tchèque en France) a trouvé semble-t-il en Fontainebleau – son château, sa forêt immense et solitaire, ses III° Rencontres Musicales ProQuartet –, un écrin idéal. Bohême et Moravie constituent, évidemment, l'ossature de cette manifestation. A juste titre : outre les «quatre grands» Tchèques enfin reconnus en France (Dvorak, Janacek, Smetana, Martinu) ; d’autres, plus obscurcis par la nuit et le brouillard, conquièrent la place qui leur est due. Chapeau bas à la programmation, qui jusqu’au 23 juin n’omet pas les «maudits» assassinés au camp de Terezin : Ullmann, Krasa, Haas. Et bravo de placer à leurs côtés Erwin Schulhoff, dont le legs en musique de chambre est considérable, quasiment inconnu pourtant…Tout comme Erich Wolfgang Korngold, Alexander von Zemlinky – dont sera donné un Quintette avec deux altos (on songe bien sûr aux deux violoncelles de Schubert !).




Les « pivots » de répertoire – ce soir, Frédéric Chopin – ne sont pas omis ; pas plus, et c’est absolument capital, que les compositeurs d’aujourd’hui (Maratka, Klusak…). En compagnie d’interprètes du cru (Moravec, le Quatuor Prazak) et de valeurs confirmées telles que Maurice Bourgue, François Salque et le Quatuor Johannes. Voilà un prélude prometteur à la constitution, promise pour 2004, du CEMC (Centre Européen de la Musique de Chambre) ! Complimentons Georges Zeisel, directeur de ProQuartet, Guy Erismann, le Conservateur du Musée et le Président du Conseil Général de Seine-et-Marne ; tous investis dans un travail… napoléonien, qui n’a rien soustrait à leur exquise urbanité. Un regret, tout de même : la «Salle de la Belle Cheminée» n’est vraiment pas un auditorium idéal. A la laideur de ses (trop) hauts murs écrus et nus, aux contre-indications sonores regrettables, s’ajoute un manque d’entretien légèrement ennuyeux pour les relations publiques… Attendons de voir les améliorations que promet la plaquette de présentation.

Ivan Moravec est né à Prague en 1930. Élève de Benedetti-Michelangeli – il y a des mentors moins doués –, il lui a fallu attendre 2002 (cette année, oui) pour que Cannes, via le « Classic Award », lui attribue une récompense de prestige. Conséquence de feu le Rideau de fer sans doute : quoiqu’ayant joué un peu en Occident, ce pianiste n’y connaît pas la renommée que les huit Mazurkas (de 1830 à 1846) choisies pour l’ouverture devraient normalement lui assurer. Desservi, on l’a écrit, par une acoustique en retrait, il parvient à ressourcer l’opus 68 n° 2 (des triolets irrésistibles alla Schubert), comme l’opus 30 n° 3 (un arc de triomphe organistique, aux temps forts martelés, « lisztien »), sur un remarquable Steinway. L’homme pratique autant le Chopin à fleur de peau que celui, plus risqué mais parfois plus goûteux, des travaux d’Hercule ! Le souvenir de Samson François dans la Quatrième Ballade est encore si prenant, que la comparaison ne peut s’esquiver. Même son projeté à foison, comme par gerbes ; mêmes accents de la Totentanz de Liszt (encore) ; même fusion du cérébral et du viril. Avec une palette dynamique de héraut torturé – des pianissimi à dresser les cheveux sur la tête –, le Tchèque prépare bien le terrain de sa pierre de touche, la Sonate « Funèbre ».


 

Entre-temps, une rareté. Entend-on souvent au concert la Fantaisie en fa mineur opus 49 ? Pas trop, non ; à Moravec d’en faire sourdre des cascades de pépites, avec des ruptures de tempo affolantes. C’est parfois Atlas soulevant le monde qu’il nous fait entendre : toujours ce Chopin mâle, sans la connaissance duquel toute approche du plus grand des Polonais reste inaboutie. Adieu boudoirs, douceurs et orgeat : Dieu que cette page est foisonnante… Diptyque parfait avec la Ballade : fa mineur toutes deux, tiens donc : révérence envers Mozart, auteur de la doublette en ut mineur Fantaisie/Sonate ? Allez savoir... Autant le pianiste est énergique à son clavier, autant il est on ne peut plus marmoréen dans ses saluts. On ne peut que louer cette sobriété ; mais il est dommage qu’on ait «fabriqué» ces hommes de fer, là où palpitent tant d’hommes de cœur. Soixante-douze ans, et tant d’amour encore à donner…
 


De la mort, aussi.

C’est intimement lié, remarquez. Ivan Moravec le sait bien, dans son humilité, face à la page emblématique, et si célèbre – contrairement à la précédente. Agitato de Sonate en si bémol mineur plus trépidant et maladif, a-t-on jamais entendu, au concert comme au disque ? Si le «Saturne dévorant ses enfants» de Goya n’est pas ici en musique : où sera-t-il ? Quelques brusques excès dans le Scherzo, d’une difficulté extrême il est vrai – la fausse note n’est pas très loin –, n’entachent pas cette montée  d’exception. Pour preuve, le «Trio», si l’on veut le nommer ainsi, d'une perversité de Roi des aulnes : la Marche Funèbre en découle logiquement. Binaire, insoutenable, elle étreint et emporte tout... avec un legato digne d'un concerto de Mozart. Pathos évacué, tendresse ajoutée même : Zimerman exclu (et hors d’atteinte), on n’a pas entendu telle réussite dans cette œuvre, ces dernières années. Encore une fois, pourquoi le pianiste tchèque est-il si peu « populaire » ?





Il reste à laisser le vent de la tombe emporter dans le Finale des feuilles fanées et roussies : cette Camarde est pressée, elle a tant de travail ! La bourrasque morbide évoque Schubert, Mozart, Liszt - celui des Années de Pèlerinage… Normal : centrale est cette Europe, si longtemps annexée ; notre dandy poitrinaire savait sa slavité, tout comme la revendique Ivan Moravec. Ce qui n'empêche pas ce dernier de rende hommage au patrimoine hexagonal, par deux bis qui rappellent d'ailleurs le pointillisme du Polonais. En particulier, après ces turbulences délétères, un Debussy (Children’s Corner) incroyablement caressant et maternel.


01/06/2002 - Fontainebleau, Salle de la Belle Cheminée ★ Frédéric Chopin : Huit Mazurkas, écrites entre 1830 et 1846. Ballade n° 4 en fa mineur, opus 52. Fantaisie en fa mineur opus 49. Sonate en si bémol mineur n° 2 opus 35 "Funèbre" ★ Ivan Moravec, piano Steinway.

Crédits iconographiques : Ivan Moravec,  Anost Nosek - Frédéric Chopin, Pianoparadise.com ★ Le site d'Ivan Moravec : http://www.ivanmoravec.net/ ★ Le site de ProQuartet Fontainebleau : http://www.proquartet.fr/ ★ Une page d'hommage à Guy Erismann, grand spécialiste de la musique tchèque, décédé en 2007 : http://www.radio.cz/fr/article/98566 ★ Article publié initialement, sous une forme légèrement différente, sur ConcertoNet.com
 
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