❛Hymne pour la consécration du nouveau tabernacle❜

• CE SITE, NON MIS À JOUR DEPUIS MAI 2010, SERA ARCHIVÉ LE 7 AVRIL 2011 À L'ADRESSE ARDENTEFLAMME.BLOGSPOT.COM.


• SON SUCCESSEUR, DE FORME DIFFÉRENTE, VOUS SERA INDIQUÉ ICI MÊME AVANT CETTE DATE. MERCI POUR VOTRE FIDÉLITÉ !

Messages les plus récents portant le libellé Disque. Messages plus anciens
Messages les plus récents portant le libellé Disque. Messages plus anciens

mercredi 31 mars 2010

❛Cencic : un disque, un concert, la preuve par Haendel❜



Les castrats sont à la mode, assurément. Que l'on confie l'interprétation de la musique écrite pour eux à des voix de femmes ou d'hommes, rien n'arrête la déferlante ! Jaroussky, Genaux, Bartoli, Kermes, Gauvin, Cencic... Tous ont offert, dans un passé relativement récent, leur(s) florilège(s) d'airs plus ou moins rares - où Vivaldi occupe une place de choix, aux côtés de Gluck, Hasse, Graun, Porpora, Scarlatti, Caldara, Vinci, Leo et autres Giacomelli. Face à cet aréopage de compositeurs aux inspirations inégales, Haendel disposait jusqu'ici d'une visibilité disparate : un fragment de Bartoli (Opera Proibita, voire Sacrificium), un zeste de Jaroussky (Airs pour Carestini), des pépites éparses de Hunt Lieberson... Zazzo a enregistré des duos avec Nuria Rial, Daniels et Scholl ont eux aussi signé un album. Et, voici plus de quinze ans, virent le jour un CD complet de Drew Minter (Airs pour Senesino), un autre de Nathalie Stutzmann. C'est à peu près tout. Rapporté aux récitals Haendel "féminins" qui fleurissent régulièrement, c'est tout de même modeste !

Max Emanuel Cencic quant à lui a souvent eu l'occasion de se frotter sur scène au compositeur, un exemple récent est le Faramondo (Fasolis, déjà) donné entre autres à Lausanne et publié chez Virgin. On compte aussi plusieurs Sesto (Giulio Cesare), et même Serse à l'époque où il était encore sopraniste (1). En fait - Cencic le confie ouvertement dans la présentation du disque - la plus longue des pratiques, en regard d'un génie de cet ampleur, ne parviendra jamais à neutraliser l'humilité qu'on ressent au moment de lui dédier un album-portrait. Cela peut expliquer une parution somme toute assez tardive, car ce jeune homme de trente-trois ans à la riche discographie excipe d'une carrière de déjà... vingt années.

Un autre point appelle des précisions, c'est le qualificatif de "mezzo soprano": ni plus ni moins le titre du recueil. Que les labels des tessitures de femmes (du  contralto au soprano) doivent s'appliquer aux hommes falsettistes évoluant dans les mêmes hauteurs, voilà qui semble logique. Rappelons toutefois que le terme lui-même de mezzo n'existait pas du temps de Haendel, il n'est apparu qu'à l'époque du premier Verdi ! Si l'on ajoute à cela que les airs retenus sur le CD - à la différence de ceux proposés au concert - ont été écrits au long du parcours créateur de Haendel pour QUATRE castrats aux tessitures identifiées comme distinctes (2), sans parler de la cantatrice Margherita Durastanti, force est d'admettre que la clarté typologique n'est pas le point fort du projet.

En revanche, ces aspects musicologiques une fois mis de côté, il n'est pas besoin d'attendre de longues minutes  pour succomber à l'intérêt musical ! Dès la première plage, "Sorge nell'anima mia" (Imeneo), à la pulsation irrésistible, toutes les cartes maîtresses du Cencic nouveau sont abattues : la vélocité est sidérante, grâce à une maîtrise du souffle parfaite et à une coloratura jamais prise en défaut. Mais tout  n'est pas qu'affaire de virtuosité, surtout chez Haendel ! La rare beauté du timbre, rond et homogène sur toute l'étendue, procure un plaisir qu'accentuent encore la richesse et l'ampleur des graves, pour le coup exceptionnels dans cette catégorie de chanteurs. De surcroît, le Croate porte une telle attention au texte, et dans le cas présent fait preuve d'une telle énergie, que loin de tout hédonisme ce travail garde une intensité théâtrale ô combien précieuse.

La suite du programme est d'une veine identique : on n'y trouve pas même de quoi pinailler, tant cette galerie de portraits est aussi aboutie que variée. D'autres arie di bravura mettent bien sûr en évidence les qualités précitées, tel le "Qual leon" d'Arianna, au paragone formidablement exacerbé, ou encore un Serse ("Se bramate") à la velléité jubilatoire. Jubilatoire, la sérénade de circonstance Parnasso in festa l'est par nature, et ses deux extraits avec intervention du choeur - à notre connaissance une première au disque (3) - offrent à Cencic un écrin héroïco-pastoral (hérité du vivaldien Dorilla in Tempe ?) propre à valoriser son élégance innée.

C'est encore dans le cadre plus intimiste, et donc plus exigeant, de l'air de déploration ou de confidence amoureuses, que le contre-ténor fait valoir son meilleur. Du "Verdi allori" (Orlando), véritable premier jet du "Verdi prati" d'Alcina, il colore chaque contour mélodique du lyrisme le plus chaste et le plus tendre, cependant que le balancement épuré de Floridante ("Alma mia") profite d'un épanchement richissime de nuances, et savamment dosé. Que dire enfin des afflictions de "Penna tiranna" (Amadigi) et "Ombra cara" (Radamisto), si ce n'est qu'elles font preuve d'une justesse de ton superlative, bien au-delà des larmes de composition.

Diego Fasolis et ses 
Barocchisti sont comme à l'accoutumée davantage que des faire-valoir. Le chef helvète a mieux fait qu'assimiler la ductilité prônée par plusieurs générations de "baroqueux" : ses tempi sont plutôt rapides, ses attaques précises, déliées sans être anguleuses. Surtout, la délicatesse de ses vents épouse à ravir la variété expressive de Cencic, avec qui il est manifestement en totale symbiose ; louons particulièrement de ce point de vue le couple hautbois-basson, exemplaire dans Amadigi. Les interventions du Coro della Radiotelevisione svizzera dans le Parnasso n'appellent que des éloges ; dommage que la prise de son les tasse dans un second plan trop compact.

De comparables vertus ont été prodiguées lors du concert du 24 mars à la Salle Gaveau, avec de nombreux intermèdes instrumentaux, dont une ouverture de Serse digne des annales. Les festivités vocales n'étaient toutefois pas identiques, la thématique portant sur les airs écrits pour Caffarelli, ce qui nous a valu un festival Faramondo : quatre extraits, prélude et bis compris ! "Rival ti sono" n'est peut-être pas du plus exaltant Haendel, mais "Se ben mi lusinga" et "Voglio che sia l'indegno" permettent au chanteur de mettre en avant autant de faconde que de gradation psychologique, servies par une projection idéale. Et s'il a été moins souverain qu'au studio en Serse ou Radamisto, l'artiste a su sortir le grand jeu ailleurs (Orlando et Imeneo, par exemple), ce que l'assistance a largement acclamé. Ainsi se scelle l'entrée dans le Gotha haendélien de Max Emanuel Cencic. Nul doute que ces anthologies enchanteresses le consacrent, au surplus, comme le plus doué des contre-ténors en activité.

(1) Sopraniste depuis l'enfance, Max Emanuel Cencic a appartenu aux Petits Chanteurs de Vienne. En 2001, il est devenu contre-ténor après s'être retiré pour travailler sa voix.
(2) Senesino, Caffarelli, Carestini et Andreoni. Senesino diposait d'une tessiture particulièrement grave, ce que l'on reconnaît aisément dans le rôle-titre de Giulio Cesare.
(3) Une première sous forme d'extraits ! Pour ce qui est de l'intégrale, il y a ceci : http://www.musicalcriticism.com/recordings/cd-parnasso-1008.shtml

- Le site officiel de Max Emanuel Cencic : www.cencic.net
- Le dossier Cencic de référence est sur Alma Oppressa : http://licida.over-blog.com/article-20542414-6.html
- Un entretien de Mehdi Mahdavi avec Max Emanuel Cencic, remontant à décembre 2006 : http://www.altamusica.com/entretiens/document.php?action=MoreDocument&DocRef=3261&DossierRef=2900

❛Max Emanuel Cencic : Handel Mezzo Soprano Opera Arias❜ : airs extraits des opéras Imeneo, Floridante, Arianna, Tamerlano, Serse, Amadigi, Agrippina, Radamisto, Orlando et de la sérénade Parnasso in festa ★ I Barocchisti, Coro della Radiotelevisione svizzera, direction : Diego Fasolis ★ 1 CD Virgin Classics n° 5099969457401

24 mars 2010 - Paris, Salle Gaveau ★ ❛Airs de Haendel pour le castrat Caffarelli❜ : ouvertures et airs extraits de Faramondo, Tamerlano, Orlando, Serse, Radmisto, Imeneo, Agrippina ; Sonate et Concerto V HWV 399 ★ Max Emmanuel Cencic, mezzo soprano ★ I Barocchisti, direction : Diego Fasolis

Crédits iconographiques : disque Virgin Classics  - Diego Fasolis, www.bach-cantatas.com  - Vidéo promotionnelle Virgin - La plupart des liens YouTube sont dus au portail de CaroSaxone

dimanche 21 février 2010

❛Une carte du Tendre❜


Au départ, c'est un point d'orgue du festival d'Edimbourg ; puis une ovation à la Salle Pleyel,  en septembre 2008. Bill Christie et ses troupes retrouvent Anne Sofie von Otter avec qui ils ont déjà signé un très beau Serse, au Théâtre des Champs Elysées près de cinq ans plus tôt. Marc-Antoine Charpentier et Jean-Philippe Rameau par les "Arts Flo", cela renvoie à un long compagnonnage ! Rappelons que le chef  a dirigé les deux tragédies retenues ici lors de deux spectacles parisiens fortement marqués par la présence de la regrettée Lorraine Hunt Lieberson : Médée à l'Opéra Comique en 1993, Hippolyte et Aricie au Palais Garnier en 1996. Enregistrements effectués dans la foulée chez Erato.

Le découpage est insolite, le point commun à l'ensemble étant ces "french baroque arias" que l'éditeur porte en sous-titre de son album. Les extraits de tragédies lyriques sont dispersés dans un patchwork qui convoque par ailleurs des chansons et airs de cour, de Charpentier comme du moins connu Michel Lambert, dont on fête le quatre centième anniversaire cette année. A quoi s'ajoutent, de Rameau, des intermèdes orchestraux des Fêtes d'Hébé, opéra-ballet que Christie a aussi gravé chez Erato ! D'un compositeur et d'un genre à l'autre, du solennel au galant, de l'instrumental au vocal, voilà qui n'est pas sans rappeler un pot-pourri tel qu' Altre Stelle d'Anna Caterina Antonacci - la Phèdre de Rameau étant le point commun entre les deux programmes...

Christie baigne dans son élément fondateur, et livre ici une prestation en tout point merveilleuse, chambriste et concertante à la fois. Le moelleux des cordes attire d'autant plus l'oreille qu'il n'était pas naguère la marque de fabrique de son ensemble. Von Otter quant à elle n'a d'autre expérience scénique du baroque français que le Thésée du TCE en 2008 (1). Maigre. Pourtant, dès "Princesse, c'est sur vous que mon espoir se fonde" (Médée), elle semble avoir pratiqué ce répertoire toute sa vie ! Hors de la diction, qui a toujours été irréprochable dans notre langue, il s'agit bien de déclamation, de la façon de poser avec toute la netteté et toute l'incantation requises le mot sur la note - ou l'inverse. En matière de tragédie lyrique plus qu'ailleurs, dissocier texte et musique est impossible : on n'y joue ni du simple théâtre chanté, ni de la mélodie sur argument futile. C'est bien cette symbiose immédiate et naturelle, qui fascine, à l'instar d'une Norman ressuscitant Hippolyte et Aricie à Aix par exemple. 

Plus avant dans Médée, la Suédoise conforte la caractérisation de son héroïne, ses effets comme ses colorations offrant un portrait vénéneux aux accents poignants, même si l'on convient volontiers que désormais tous ses vibratos et détimbrages ne sont pas forcément délibérés. Elle est aidée dans sa tâche par la variété et la beauté de la musique de Charpentier (l'invocation "Noires filles du Styx" !), compositeur d'importance encore trop souvent réduit au fameux "générique l'Eurovision" d'après son Te Deum. La Phèdre d'Hippolyte offre à goûter autant de sortilèges. Mue tout comme Médée par la jalousie, la figure ramiste trouve en Von Otter une orfèvre du détail, plus altière que vindicative, ne se départissant pas d'une immense noblesse. Même si quelques graves paraissent bien limités dans "Quelle plainte en ces lieux m'appelle", quelque chose de son Alceste résonne ici avec un mélange de mélancolie et d'ésotérisme. Est-ce ainsi qu'une Adrienne Lecouvreur incarnait ses personnages au théâtre, quelques années auparavant la création de ce premier opéra de Rameau  ?

Il y a plus fort. Les "airs de cour", ainsi que les pages purement instrumentales, s'enchâssent dans le parcours tragique sans la moindre solution de continuité. Une ariette telle que "Auprès du feu on fait l'amour" (Charpentier), certes pas grivoise mais ironique, est chantée avec un chic tel qu'elle semble appartenir, quoique nettement contrastée, au même corpus que le reste. Le magnifique et dolent "Ombre de mon amant" de Michel Lambert retient davantage l'attention, susurré d'une voix (trop ?) blanche,  ainsi que dans un songe. À moins qu'il ne soit une déploration à la Didon : accolé au Prélude du Concert à quatre parties de violes de Charpentier, il forme, par la grâce du chef, un diptyque que n'aurait pas renié Purcell...  L'unité de ce pasticcio finalement, c'est la Carte du Tendre de l'amant délaissé. Ultime trophée, la prise de congé "Vos mépris chaque jour" (Lambert encore) : courte mélodie étrange et résignée, avant tout nue, sur le simple accompagnement du luth. Difficile de faire plus sublime. 

De William Christie en telle entreprise, on ne pouvait attendre que le meilleur - on n'est guère déçu. À Anne Sofie von Otter on pardonne quelques appuis et petits sanglots inutiles (sur les termes "lieux", "amour"...) sonnant comme des compensations mécaniques à une certaine usure du matériau. Ce qu'on retient en revanche, à l'automne d'une superbe et versatile carrière, c'est encore une fois sa capacité à revisiter les oeuvres, par l'attention peu commune portée au texte et au sens - comme une musique parallèle à l'intérieur même des mots... Moins d'un an après l'étonnant album Bach, le charme opère toujours. ll est capiteux, obsédant, addictif : ne vous privez pas de ce disque parfois imparfait, et pour cette raison merveilleux.

(1) Déjà un rôle de Médée...
N.B. En aucun cas les airs de Michel Lambert, dont celui qui donne son titre à l'album, ne constituent une première au disque ! Voir ici : http://www.arkivmusic.com/classical/album.jsp?album_id=25047

Marc Antoine Charpentier : Médée : Ouverture, 
"Princesse, c’est sur vous que mon espoir se fonde " ★ Michel Lambert
 : Ma bergère est tendre et fidèle
, Ombre de mon amant ★ Charpentier : Concert à quatre parties de violes : Prélude, Médée : Acte III, scènes 3-7, chansonnettes et extraits du Concert à quatre parties de viole ★ Jean-Philippe Rameau : 
 Hippolyte et Aricie : 
"Cruelle mère de mes amours",  Les Fêtes d’Hébé ou les Talents Lyriques
 : air gracieux pour Zéphire et les Grâces 
"Vole Zéphire !", extraits de la première et de la seconde entrées,  Hippolyte et Aricie : "Quelle plainte en ces lieux m’appelle ?" ★ Lambert
 : Vos mépris chaque jour ★ Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano - Les Arts Florissants, direction William Christie ★ 1 CD Archiv Produktion (DGG)

Crédits iconographiques : Archiv Produktion - Frontispice de la première édition de Médée  - Carte du Tendre de Mademoiselle de Scudéry

lundi 1 septembre 2003

[Archive] ❛Un vagabond de l'eucharistie❜



Nicolas Bacri peut s'enorgueillir de revisiter un genre tombé en quasi désuétude, la cantate. Sa démarche suit de peu celle de Philippe Fénelon, renouvelant l'approche du madrigal (remarquable enregistrement de 1998). En fait de cantate chorale moderne, Bacri bâtit une atypique musique sacrée, transfrontalière, atemporelle - ancrée dans le XX° siècle : révision fugitive de certains choeurs de Roger Ducasse, Duruflé, voire Jehan Alain. Plus surprenant, il jette un regard sur les polyphonies visionnaires de Couperin et les motets de Delalande (écouter son Triptyque mystique, pour choeur mixte a capella, plages 19 à 21). Artiste prolifique, ce musicien né en 1961 est l'auteur d'un foisonnant corpus riche de quelques quatre-vingts opus. Six symphonies, des pièces pour violoncelle ou hautbois - un de ses instruments de prédilection comme en témoigne le Notturno Op.74, aux volutes stellaires. Sans compter une quinzaine d'oeuvres concertantes, de la musique de chambre, au sein de laquelle des quatuors.

Les cantates réunies dans ce double album choc ont été composées entre 1993 et 2002. Le style de Bacri défie les classifications, les repères et les époques. Créateur libre, indépendant, il déroule un langage puissamment original, néo ou post-tonal, accessible - sans accuser la moindre tiédeur consensuelle, régressive. Un lyrisme pur, proche parfois de Jean-Louis Florentz ; tour à tour minimaliste ou fluctuant. Si sa première période trahit une écriture volontiers atonale, il réfute tout dogme esthétique, toute con-ception scolastique de l'art musical. Il pourrait faire sienne la phrase du poète Tristan Tzara : "je sais que je porte la mélodie en moi et n'en ai pas peur ". Citons Bacri lui-même : il faut s'attacher à "examiner les possibilités de renouer avec la pensée symphonique tonale élargie." Ce qu'illustre parfaitement l'actuel enregistrement.

Les atouts de cet explorateur du son ? Une science de l'enluminure chorale, de la rigueur contrapuntique, de la pulsation rythmique. Il n'a rien d'un vulgaire épigone, procédant par habiles collages ou citations artificielles ; le talent de Bacri consiste à forger une complexe alliance des contraires, une croisée d'ogives harmoniques. C'est une musique expérimentale et syncrétique. La cantate Arc-en -Ciel du Silence (Isiltasunaren Ortzadarra, sur des textes basques) - plages 3 à 15 du disque 1 - est un chef d'oeuvre absolu. Course effrénée d'élans lyriques, proche de l'opéra… Accords véhéments et sauvages, traversés de micro-silences weberniens, auxquels succède une rafale de mélodies hypnoti-ques, désincarnées. Visiblement, le Chant de la Terre hante Bacri tout comme l'Adagietto de la V° Symphonie : on débusque à la plage 7 d'impalpables glissandi malhériens.

Ce n'est pas d'ailleurs un hasard si des voix de mezzos aux graves opu-lents, proches de l'alto habitent ces cantates ésotériques. Entre autres, Sylvie Althaparro est éblouissante sur les plans de la technique, de la projection, du de contrôle du souffle. Son timbre irisé est pourtant soumis à rude épreuve, en prise à d'immenses psalmodies incantatoires, sus-pendues - en lévitation -, qu'elle vient littéralement cueillir. Il s'agit d'une partition métaphysique détachée des contingences matérielles, qui tient de l'expérience mystique et du pè lerinage initiatique. Ces Leçons de Lumière dissimulent de virtuoses poèmes symphoniques cosmiques. Ainsi, la cantate Vitae abdicatio se partage-t-elle en deux fragments introspectifs ; l'un est dominé par la voix, le second (Lux Aeterna) est un magnifique thrène alla Hindemith. En outre, chaque partition s'enchâsse naturellement dans la suivante, pour construire une arche sonore d'une ferme unité ! À l'issue du cycle des trois cantates de l'Opus 33, on a l'impression d'avoir entendu un oratorio énigmatique. Ces vitraux phosphorescents égalent l'intensité dramatique des Lamentations de Jérémie d'Ernst Krenek. Exemplaire, l'investissement de Xavier Delette, à la tête de la phalange basque - l'Orchestre et le Choeur de Bayonne.

Depuis la première page (d'après un sonnet de Shakespeare) - qui s'inscrit dans le prolongement des Sea Pictures d'Elgar comme d'un cycle de chants méconnu, The fantastiks de Bernard Hermann - jusqu'à la dernière, on est cerné de tout côté par un chant élégiaque, extatique, en perpétuelle apesan-teur. Au fil du temps, la courbe mélodique s'assombrit, la ligne instrumentale devient escarpée, pierreuse. À la recherche d'une lumière rédemptrice ou d'un nouveau Graal. Même si la tonalité implose pour irradier à nouveau dans un final transfiguré : In Paradisium. Nicolas Bacri, un vagabond de l'Eucharistie ? Quoi qu'il en soit, il reste frappant qu'un jeune artiste hyper-sensible, meurtri peut-être, interroge les arcanes insondables du Salut, de la Grâce divine, de la Résurrection. Et songe déjà au moment fatidique, celui où le Seigneur (qui sait ?) lui dira : "C'est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître."

Nicolas Bacri  Cantates   2 Disques L'Empreinte Digitale ED 13170

Crédits iconographiques : L'Empreinte Digitale - Nicolas Bacri (né en 1961) - L'Adour à Bayonne, Pays Basque  Copyrights non disponibles ★ Article publié initialement sur Anaclase.com
 
Sitemap