❛Hymne pour la consécration du nouveau tabernacle❜

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dimanche 4 avril 2010

❛On ne prête qu'aux Alberich❜


Enfin un acte fort du mandat de Nicolas Joël ? Plus d'un demi-siècle après sa dernière production complète (!), et plus de vingt ans après l'inauguration de Bastille soit dit en passant, le Ring est de retour à l'Opéra National (1). Confié au nouveau directeur musical Philippe Jordan - dont c'est l'épreuve du feu, sans jeu de mots vis-à-vis de la forge - et mis en scène par le vétéran Günter Krämer, le projet est étalé sur deux saisons, en deux fois deux volets. Avec l'objectif de proposer le cycle entier lors de l'exercice 2012-2013. Paris aura donc sa Tétralogie avec un orchestre de fosse, ce qui n'était le cas au Châtelet ni en 1994 (Tate, Orchestre National de France) ni en 2006 (Eschenbach, Orchestre de Paris)...

Lors de cette ultime représentation de la série, le Wotan du Letton Egils Silins se substitue à Falk Struckmann. La lecture des comptes-rendus publiés depuis la première livre une impression globale de quasi ratage de l'entreprise. Sans doute est-ce sévère, mais ce n'est pas totalement sans motif. En effet, malgré de beaux effets dans le Rhin, un tableau du Niebelheim plutôt convaincant, et une pénombre parfois poétique, la régie démodée de Krämer est encombrée de costumes laids (2), de drapeaux rouges et d'allusions nazies ("Germania"). Fatras tissé de pseudo-dialectique marxisante s'inspirant de ce qu'un Chéreau avait le premier élaboré - avec un tout autre talent - voici près de trente-cinq ans ! Sans doute aussi Jordan n'a-t-il pu roder (relativement) son affaire qu'au fil des soirées, certains points laissant deviner une appropriation possiblement laborieuse du discours wagnérien.

Le légendaire prélude, sous cet angle, a de quoi décevoir. Mis en place recto tono, avec une belle homogénéité de texture des cors, il offre en vérité une perfection formelle faisant assez peu de cas de l'onde mouvante du Rhin, qu'il est censé figurer. Le statisme des cordes est sans doute en cause, cependant la suite des événements amène à penser qu'il s'agit d'un sinon d'un parti-pris, du moins d'une optique par défaut. En effet, dans chacune des quatre scènes, le chef s'emploie plus à faire ressortir la richissime palette orchestrale de Wagner que l'évolution d'un drame, et encore moins un entrelacs de pulsions.

A cet égard, la longue scène II témoigne autant d'une pâte symphonique superbe - qu'on goûterait d'ailleurs mieux en concert - que d'une veine théâtrale inexistante. Ne manquent pourtant pas à ce tableau les occasions de mettre en avant les linéaments, brisures et arêtes de la Tétralogie tout entière, ne serait-ce que par les atermoiements de dieux imposteurs précipitant la fin de leur monde par des mesquineries insensées ! Mais non, tout y coule de source (splendidement) dans une conversation convenue, comme celle qu'auraient des acolytes du dimanche sur leurs mérites respectifs après le montage d'une salle de séjour Ikea.

On peut certes retenir ce prisme "apollinien" pour ce qu'il peut apporter de pure beauté chambriste au tapis sonore, à quoi on n'a pas été insensible d'ailleurs. Comment pourtant défendre une telle momification au long des douze ou treize heures de saga aux multiples rebondissements restant à courir ? Vaine chimère ! Aux manettes de l'action - ne serait-ce que par ses velléités -, Wotan (Egils Silins) est à l'image de ces choix : meublant. Assez peu endurant, instable de ligne, et dépourvu de la moindre saillie, il n'offre rien d'autre qu'un office d'utilité, qu'on oublie après le dernier accord.

Quel dommage pour la Fricka magnifique de Sophie Koch, dont la beauté de timbre et la longueur de souffle s'agrémente d'une caractérisation étonnante, donnant à chaque repartie une dignité de femme blessée par l'égoïsme de son époux ! Plus confidentielle est Freia (Ann Petersen), quoique d'un agréable métal. Rien à redire de Marcel Reijans et Samuel Youn, en Froh et Donner, ce dernier est très au-dessus de l'ordinaire, même. Du Loge ignoblement vêtu de Kim Begley ("un croisement improbable entre Hérode et Platée" selon le bon mot d'André Tubeuf), on aime plus que tout les mille et une inflexions d'un phrasé retors et ambigu à souhait.

La courte apparition d'Erda (Qiu Lin Zhang, une fois de plus) apporte comme il se doit son lot d'ésotérisme, même si la Chinoise a pu offrir naguère des incantations plus troublantes. Enfin, une fois qu'il aura été écrit que les trois Filles du Rhin sont adéquates tout comme les deux Géants Fafner et Fasolt, et passé le  personnage très secondaire (au moins dans ce volet) de Mime, on s'attardera quelque peu sur l'Alberich de Peter Sidhom, autre habitué de ces arcanes rhénans, et de très loin le triomphateur du jour (3).
Malgré une déambulation fastidieuse et passablement ridicule subie durant tout le I (on en souffre pour lui), il impose une incarnation convaincante, à force de sarcasme n'obérant jamais le modelé de son chant. C'est déjà beaucoup, cependant on gagne encore mieux au III ! Gnome calculateur mais floué, pathétiquement humilié, Sidhom reste d'un tranchant vocal grandiose, et paraphe une malédiction d'anthologie, digne de ridiculiser ces dieux de pacotille, vils manoeuvriers et voleurs. Etait-il pour autant nécessaire de faire rejoindre à ces derniers un Walhallla minable - de hideux gradins de bois clair -, davantage mobilier commercial en kit que demeure divine ?

(1) La direction musicale en était confiée à Hans Knappertsbush, dans une mise en scène remontant... au début du XX° siècle ! En 1976, Liebermann avait initié un cycle confié à Georg Solti, Peter Stein et Klaus Michael Grüber, arrêté après le deuxième volet La Walkyrie
(2) Mais où donc le costumier Falk Bauer est-il aller chercher ces affreux torses nus en plastique corseté qu'il inflige aux dieux des deux sexes ?
(3) C'est peu de dire qu'on se réjouit de le retrouver dès 2011 dans Siegfried et Götterdämmerung...

28 mars 2010 - Paris, Opéra Bastille ★ Richard Wagner : Das Rheingold (L'Or du Rhin), prologue en quatre scènes au Festival scénique Der Ring des Niebelungen (L'Anneau du Niebelung, 1869) ★ Nouvelle production de Günter Krämer, assisté de Jürgen Bäckmann, Falk Bauer, Diego Leetz et Otto Pichler ★ Orchestre de l'Opéra National de Paris, direction : Philippe Jordan ★ Avec Egils Silins, Samuel Youn, Marcel Reijans, Kim Begley, Peter Sidhom, Wolfgang Ablinger Sperrhacke, Iain Paterson, Günther Groissböck, Sophie Koch, Ann Petersen, Qiu Lin Zhang, Caroline Stein, Daniela Sindram, Nicole Piccolomini

Crédits iconographiques : Peter Sidhom (Alberich) et l'Or du Rhin -  Kim Begley (Loge) - La montée au Walhalla - © Opéra National de Paris 2010, Charles Duprat

jeudi 4 février 2010

❛C'est donc ici la maison du Bailli❜

Werther était dans les chaumières ce soir, Arte soit loué ! Voici une captation qu'on peut réellement qualifier d'historique, après bien des retransmissions mitigées... J'y ai tout simplement trouvé davantage de plaisir musical - malgré le son TV - que dans le vaisseau glacial de Bastille, lorsque j'ai assisté à la première. D'ailleurs, en dépit de la froide nudité (voulue ?) des décors, ce que j'avais visuellement peu aimé alors m'est apparu très séduisant dans son écrin cathodique. Benoît Jacquot est bien sûr un homme de cinéma, les caméras rendent justice, avec précision, à un travail très fouillé sur les expressions des visages, les gestuelles minimalistes, les postures esquissées... L’acte III y gagne une grandeur toute bergmanienne - mâtinée de Georges de la Tour - c'est évidemment très beau. Problème : cela n'est pas mis en valeur quand on est à l'opéra... car on y est éloigné du plateau, et donc on n'en perçoit que peu de choses. La démarche de Jacquot, auteur par ailleurs d'un film sur la Tosca, s'en trouve forcément contingentée. Dommage.

Musicalement, c'est anthologique ! Le niveau s'est nettement relevé depuis cette première du 14 janvier - pourtant assez impressionnante à bien des égards. Le maximum de plus-value est pour Jonas Kaufmann, transcendant (il n'y a pas d'autre mot). La page de la convalescence et du trac est maintenant tournée (1), ainsi même son acte I, si timide lors de la prise de rôle, se meut dans des cimes légendaires ! Qu'admirer le plus, et qui n'ait déjà été loué par d'autres ? Le timbre sombre, contrepoint parfait de la clarté d'émission et de diction ? La variété de dynamique, appliquée sans affèterie ni détimbrage ? Un rendu à la fois viril et fragile - comme il sied à ce  héros - d'aigus forte restitués sans le moindre effort apparent ? La beauté sans pareille du legato, dans la langueur comme dans l'énergie ? Des nuances infinies, toujours en situation, qu'on n'entend pas ailleurs ? La composition du personnage enfin, d'une hébétude obsessionnelle de gamin à la dérive ? Non, vraiment, je n'ai jamais rien entendu ni vu de pareil dans ce rôle ! Qu'importe alors que la lecture soit "germanique" ou "latine", cela n'aurait guère de sens ici...  Du reste cet abord très intellectualisé, alla Goethe, sobre et nu, outre qu'il répond à la scénographie, traduit mieux les tourments de Werther que certains débordements "méridionaux" (Corelli, par exemple).


Sophie Koch n'est pas en reste, elle aussi a littéralement brûlé les planches hier. Quelle Charlotte magnifique ! La qualité du métal n'est peut-être pas celle de Graham, que j'admire aussi, mais tout dans sa leçon de chant - appelons-la ainsi - force l'enthousiasme. Je retiens par-dessus tout chez cette artiste une capacité d'investissement théâtral brut, fougueux, désespéré même, sans grand équivalent aux actes III et IV ; cela, jamais aux dépens d'une ligne vocale impeccable, sans débordement, sanglot - ni poitrinage... Évoquer un «jeu à l’ancienne» me semblerait bien vain, dès lors que c’est tout le déchirement du personnage qui déferle ici, torrentiel et comme incontrôlé. Quelle beauté purement plastique, aussi, que cette figure de mater dolorosa digne d'un Vermeer... Respect, madame !
Rien dans l'environnement de ces deux protagonistes qui risque d'altérer un tant soit peu l'alchimie. Anne Catherine Gillet poursuit son petit bonhomme de chemin : en Sophie elle me semble sans rivale actuelle possible, usant d'une ingénuité cristalline  dépourvue de mièvrerie qui porte sa partie au niveau d'une Soeur Constance. Ludovic Tézier compose un Albert de luxe, presque surdimensionné, quoique ses efforts portent davantage sur le coloris que l'articulation assez molle. On retrouve toujours avec plaisir Alain Vernhes en Bailli stylé, débonnaire sans être ridicule. Et Michel Plasson ? Pour sa première (!) prestation à Bastille, connaissant son Werther sur le bout des doigts, il est véritablement en état de grâce, et certes plus inspiré que dans son enregistrement de studio (1979). Introspectif, grave, ciselant à son rythme - fort lent - mille détails souvent gommés au bénéfice des deux principaux chanteurs, il met davantage l'accent sur l'évolution intérieure des amants impossibles que sur des manifestations expansives. Seule fait exception la partie de Charlotte au III, où le chef semble comme emporté par la sincérité de Koch.

Je termine avec des solistes instrumentaux hors pair (Emmanuel Ceysson si sollicité à la harpe, son confrère saxophoniste bouleversant dans l'air des larmes...) apportant leur contribution au miraculeux équilibre de l'ensemble. Rarement un opéra télévisé m’aura produit un tel effet : cette diffusion me hante, pour tout dire. Voilà un grand moment du service public franco-allemand (2), que l'Opéra s'honorerait de confier au DVD. Répétons en chœur : vivat Werther, semper vivat...

(1) Rappelons que le ténor allemand convalescent a dû réfuter une générale publique, ne pouvant chanter à pleine voix, et a même annulé la troisième représentation.
(2) De ce point de vue binational, l'œuvre et ses deux principaux interprètes ne pouvaient être mieux choisis.

14 & 26-01-2010 - Paris, Opéra Bastille ★ Werther, de Jules Massenet, production de Covent Garden 2004, mise en scène de Benoît Jacquot, direction musicale de Michel Plasson ★ Avec Jonas Kaufmann (Werther), Sophie Koch (Charlotte), Anne Catherine Gillet (Sophie), Ludovic Tézier (Albert), Alain Vernhes (le Bailli)... ★ Diffusion en léger différé sur Arte au soir du mardi 26 janvier.

Crédits iconographiques : Opéra national de Paris / Elisa Haberer.
 
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